1r:1
Mon cher Theo,
Merci de ta lettre1 et suis bien aise que tu écris que Jo continue à aller bien.– C’est maintenant là le grand événement, je pense bien souvent à vous autres. Pour toi, lorsque tu écris voir tant de tableaux que tu désirerais pour un temps ne pas en voir, cela prouve bien que tu as des tracas d’affaires de trop.– Et puis – oui il y a dans l’existence autre chôse que les tableaux et ce reste on le néglige et la nature parait alors se venger et le sort s’acharne d’ailleurs à nous contrarier. Je crois qu’il faut dans ces circonstances tenir aux tableaux autant que le devoir l’exige mais pas davantage. Pour les Vingtistes voici ce que j’aimerais à exposer:

1 & 2   les deux pendants de tournesols2
3 le lierre en hauteur3
4 Verger en fleur (celui que Tanguy expose dans
  ce moment, avec des peupliers traversant la toile)4
5 La vigne rouge5
6 Champ de blé, soleil levant, auquel je
  travaille dans ce moment.6

Gauguin m’a écrit une très bonne lettre et parle avec animation de de Haan et de leur vie rude au bord de la mer.–7
Bernard aussi m’a écrit, se plaignant d’un tas de chôses tout en se résignant en bon garçon qu’il est mais pas heureux du tout; avec tout son talent, tout son travail, toute sa sobriété, il parait que la maison est souvent un enfer pour lui.
La lettre d’Isaacson me fait bien du plaisir, ci-inclus ma réponse que tu liras – les idées commencent à s’enchainer avec un peu plus de calme mais comme tu l’y verras je ne sais s’il faut continuer à peindre ou laisser là la peinture.–
Si je continue certes je suis d’accord avec toi que peutêtre il vaut mieux attaquer les chôses avec simplicité que de chercher les abstractions.
 1v:2
Et je ne suis pas admirateur du Christ au jardin des oliviers de Gauguin par exemple dont il m’envoie croquis.8 Puis celui de Bernard,9 il m’en promet une photographie, je ne sais mais je crains que ses compositions bibliques me feront désirer autre chôse. Ces jours ci j’ai vu les femmes cueillir et ramasser les olives, pas moyen pour moi d’avoir modèle, je n’en ai rien fait. Cependant faudrait pas dans ce moment me demander de trouver bien la composition de l’ami G. – puis l’ami Bernard n’a probablement jamais vu un olivier.– Or il évite donc de se faire la moindre idee du possible et de la realité des chôses et ce n’est pas là le moyen de synthetiser.– Non de leurs interprétations bibliques jamais je ne m’en suis mêlé.– J’ai dit que Rembrandt, que Delacroix avaient fait cela admirablement, que j’aimais cela même mieux que les primitifs,10 mais puis halte-là.– Je ne veux pas recommencer sur ce chapitre.– Si je reste ici je ne chercherais pas à peindre un Christ au jardin des oliviers mais enfin le grapillage des olives tel que l’on le voit encore et alors quand meme, donnant la proportion juste de la figure humaine là-dedans, ça y ferait peutêtre songer. Avant d’en avoir fait des études plus serieuses que jusqu’à présent je n’ai pas le droit de m’en mêler. Et puis les préraphaelites11 ont été fort loin dans cet ordre d’idées là. Lorsque Millais a peint son Light of the world c’était autrement sérieux.12 Vraiment il n’y a pas de comparaison. Sans compter Holman Hunt et autres, Pinwell et Rossetti.
Et puis ici il y a Puvis de Chavannes.
 1v:3
A present je te dirai que j’ai été à Arles et que j’ai vu M. Salles qui m’a remis le reste de l’argent que tu lui avais envoyé et le reste de ce que je lui avais remis, soit 72 francs.13 Cependant il ne reste en caisse à M. Peyron qu’une vingtaine de francs actuellement puisque je me suis là-bas approvisionné de couleurs et que j’ai payé la chambre où sont les meubles &c.14 Suis resté 2 jours là-bas, ne sachant pas encore que faire dans la suite, il est bon de s’y montrer de temps en temps pour que la meme histoire ne se renouvelle pas avec les gens.15 à présent personne là-bas ne m’en veut à ce que je m’aperçoive, au contraire ils etaient très aimables et m’ont fait la fête même. Et si je restais dans le pays peu à peu j’aurais chance de m’y acclimater ce qui n’est guere commode pour les étrangers et aurait son interêt pour y peindre.– Mais nous verrons un peu d’abord si ce voyage provoquerait une autre crise,16 j’ose espérer presque que non.
Il fait froid souvent ici aussi, cependant on est par les montagnes un peu davantage abrité contre le mistral. Et entre temps je travaille toujours.– J’ai plusieurs chôses à t’envoyer avec la toile pour les Vingtistes – j’attends que celle là soit sèche.17
Si j’avais su à temps qu’il y a eu des trains d’ici à Paris à 25 franc seulement je serais certes venu. C’est allant à Arles seulement que j’ai su cela et c’est pour les frais que je ne l’ai pas fait – à présent il me semblerait qu’au printemps il serait pourtant bon de venir en tous les cas pour revoir un peu les gens & chôses du nord. Car c’est terriblement abrutissant cette vie d’ici et j’y perdrais à la longue mon énergie. Je n’avais guere osé esperer que je me porterais encore si bien qu’est le cas.–
Cependant tout dépend de ce que cela te convienne ou pas et je crois qu’il est sage de ne pas presser.– Peut-être en attendant un peu n’aurons nous même pas besoin du médecin à Auvers ni des Pissarro.
 1r:4
Si la santé demeure stable, alors si tout en travaillant je me remets à chercher à vendre, à exposer, à faire des échanges, peutêtre y aura-t-il quelque progrès pour t’être moins à charge d’un côté et de l’autre pour retrouver un peu plus d’entrain. Car je ne te cache pas que le séjour ici est bien fatiguant par sa monotonie et parceque la société de tous ces malheureux qui ne font absolument rien, énerve.
Mais que veux tu, il ne faut pas avoir des prétentions dans mon cas, j’en ai encore trop tel que c’est.
Gauguin dit qu’ils ont des modèles facilement. C’est cela qui me manque le plus ici.
Bernard me parle d’un échange, tu es bien libre de traiter cela avec lui s’il le désirerait et t’en parlerait. Je voudrais bien qu’en dehors du portrait de sa grand mère18 tu eusses une bonne chôse de lui. Parait qu’il a envie de la berceuse.–19
Je crois que les 6 tableaux pour les Vingtistes feront comme cela un ensemble,20 le champ de blé fera fort bien pendant au verger.
J’ecris un mot à M. Maus pour lui donner titres ainsi que dans sa lettre il les reclame.21
à present bien le bonjour à Jo et bonne poignée de main.
Tu liras la lettre à Isaacson, cela complète celle ci. à bientôt.

t. à t.
Vincent

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